Dans mon bureau, il y avait souvent des larmes.
Des larmes contenues depuis longtemps.
Des larmes qui n’avaient pas trouvé d’espace pour exister ailleurs.
Lorsque j’étais directrice d’EHPAD, j’ai reçu des filles, des sœurs, des épouses.
Des femmes venues parler d’un parent, d’un conjoint, d’une situation devenue trop
lourde. Officiellement, elles venaient pour « faire le point ». Officieusement, elles
venaient surtout tenir encore un peu.
Et très souvent, dès que la porte se refermait, quelque chose se relâchait.
Elles s’asseyaient, respiraient, puis les mots sortaient.
Souvent accompagnés de larmes.
Toujours précédés d’excuses : « Je suis désolée… je ne sais pas pourquoi je
pleure. »
Elles ne pleuraient pas sans raison.
Elles pleuraient parce qu’elles portaient trop.
Parce qu’elles ressentaient une culpabilité sourde de laisser leur parent en
établissement et qu’elles devenaient, sans le vouloir, dans leur quotidien, un
parent pour celui qui les avait élevées.

La charge invisible des femmes : ce que j’ai vu derrière les portes fermées
Porter sans bruit
elles tenaient.
Elles tenaient pour leurs parents vieillissants,
pour leurs familles,
pour leurs enfants,
pour tout ce qui devait continuer à fonctionner.
Cette charge-là ne se voit pas.
Elle ne figure sur aucun planning.
Elle n’est pas reconnue, ni mesurée.
Et pourtant, elle pèse.
Ce que j’ai compris à ce moment-là
Dans ces instants, mon rôle n’était pas de trouver des solutions rapides.
Ni d’expliquer.
Ni de conseiller.
Mon rôle était d’être là.
D’écouter.
De laisser l’émotion circuler sans la retenir, sans la minimiser.
Très souvent, après quelques minutes, je voyais leurs épaules s’abaisser, leur
respiration changer. Comme si, enfin, elles pouvaient poser leur sac.
Elles repartaient apaisées, non pas parce que tout était réglé, mais parce que
quelqu’un avait reconnu ce qu’elles vivaient.
Et j’ai compris quelque chose d’essentiel :
les femmes ne demandent pas toujours qu’on les aide davantage.
Elles ont surtout besoin qu’on les voie, qu’on les écoute sans jugement pour
qu’elles puissent poser durant quelques minutes, enfin, ce poids qu’elles portent
seules.
Aujourd’hui encore…
Aujourd’hui, dans mon accompagnement, je retrouve ces mêmes femmes.
Sous d’autres formes, dans d’autres contextes.
Des femmes fortes.
Des femmes engagées.
Des femmes qui donnent beaucoup.
Et qui, un jour, sentent que quelque chose fatigue à l’intérieur.
Parler de la charge invisible des femmes, ce n’est pas dénoncer.
C’est mettre de la conscience sur ce qui se joue en silence.
C’est redonner une place à celles qui tiennent sans bruit.
Parce que prendre soin des autres ne devrait jamais signifier s’oublier soi-même.