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Dialogue entre Nicolas Machiavel et René Descartes. Deux regards. Deux époques.

Deux siècles les séparent.
L’un veut éviter que les émotions prennent le pouvoir ; L’autre veut apprendre à les comprendre pour mieux les maîtriser.

 

Ce dialogue imaginaire né de mes cours de philosophie (il y a longtemps), de mes rencontres, de mes lectures (pas si lointaines), je l’ai mûri depuis plusieurs mois. Je vous le livre et je vous laisse répondre à cette question :

Faut-il combattre nos émotions ou apprendre à les accueillir ?

Imaginez une pièce sombre. Les deux hommes sont assis face à face. Leurs visages sont éclairés par une simple bougie, placée au milieu de la table.

 

MACHIAVEL : Vous leur dites d’écouter leurs émotions. C’est une curieuse idée. Les émotions brouillent le jugement, affaiblissent la volonté et rendent les hommes vulnérables.

 

DESCARTES : Et vous voudriez donc qu’ils n’en aient plus ?

 

MACHIAVEL : Je voudrais surtout qu’elles ne décident pas à leur place. Un homme qui gouverne par la peur de perdre perdra avant même d’avoir commencé.

Celui qui se laisse conduire par l’amour donnera à celui qu’il aime le pouvoir de le gouverner.

Celui qui agit sous l’emprise de la colère prend des décisions qu’il regrettera lorsqu’elle sera passée.

 

DESCARTES : Sur ce point, nous sommes moins éloignés que vous ne le pensez.

Je n’ai jamais dit que l’émotion devait commander. J’ai dit qu’il fallait la comprendre.

 

MACHIAVEL : La comprendre ? Pendant que vous l’observez, la vie continue.

Les ennemis avancent. Les hommes changent d’avis. Les circonstances se retournent. Il faut décider.

 

DESCARTES : Justement. Comment voulez-vous décider correctement si vous refusez d’abord de regarder ce qui vous traverse ?

 

MACHIAVEL : Parce que regarder peut rendre faible.

 

DESCARTES : Non. Ne pas regarder peut rendre aveugle.

Une émotion n’est pas nécessairement une vérité, mais elle est une information.

La peur peut signaler un danger réel, comme elle peut être produite par une représentation erronée du danger.

La colère peut révéler une injustice, comme elle peut naître d’une blessure qui n’appartient pas entièrement au présent.

La tristesse peut parler d’une perte.

L’amour peut nous révéler ce à quoi nous attachons notre existence.

Pourquoi faudrait-il détruire le messager parce que son message nous dérange ?

 

MACHIAVEL : Parce qu’un messager peut mentir.

 

DESCARTES : Alors, examinons ensemble son message, si vous le souhaitez.

 

MACHIAVEL : Vous faites confiance à l’homme.

 

DESCARTES : Non. Je lui demande d’apprendre à se connaître.

 

MACHIAVEL : Et s’il découvre qu’il a peur ?

 

DESCARTES : Il saura qu’il a peur.

 

MACHIAVEL : Et s’il découvre qu’il aime ?

 

DESCARTES : Il saura qu’il aime.

 

MACHIAVEL : Et s’il découvre qu’il souffre ?

 

DESCARTES : Alors peut-être cessera-t-il de se battre contre sa souffrance assez longtemps pour comprendre ce qu’elle lui demande.

 

MACHIAVEL : Vous oubliez une chose. Dans la vie, on ne choisit pas toujours ce que l’on ressent mais on peut choisir ce que l’on en fait.

 

DESCARTES : Voilà. Nous y sommes ! Vous venez de reconnaître ce que vous prétendiez refuser.

 

MACHIAVEL : Je ne refuse pas les émotions. Je refuse qu’elles gouvernent.

 

DESCARTES : Et moi, je refuse qu’on les fasse taire au nom de la raison.

Sans doute avons-nous simplement deux combats différents.

Vous cherchez à empêcher les passions de prendre le pouvoir. Je cherche à empêcher l’homme de devenir leur prisonnier.

 

MACHIAVEL : Alors dites-moi ceci. Que fait un homme lorsqu’il aime quelqu’un qu’il ne peut pas retenir ?

 

DESCARTES : Il ressent.

 

MACHIAVEL : Et ensuite ?

 

DESCARTES : Il comprend ce que cet amour révèle de lui.

 

MACHIAVEL : Et ensuite ?

 

DESCARTES : Il décide.

 

MACHIAVEL : Même s’il souffre ?

 

DESCARTES : Même s’il souffre.

 

MACHIAVEL : Même s’il perd ?

 

DESCARTES : Même s’il perd.

 

MACHIAVEL : Alors vous pensez qu’on peut être lucide sans devenir froid ?

 

DESCARTES : Et vous, pensez-vous qu’on peut être fort sans devenir insensible ?

 

MACHIAVEL : La véritable faiblesse n’est pas de ressentir. C’est de ne pas savoir qui gouverne lorsque l’émotion arrive.

 

DESCARTES : La véritable maîtrise n’est pas de faire taire ce qui nous traverse. C’est de pouvoir l’écouter sans lui abandonner les commandes.

 

Le silence s’installe.

Pour la première fois, aucun des deux ne cherche à avoir raison.

 

Nous avons longtemps opposé la tête et le cœur, la raison et la passion, le contrôle et l’abandon comme si nous devions choisir.

Pourtant, vivre ne consiste ni à se laisser emporter par tout ce que nous ressentons, ni à enfermer nos émotions dans une boîte.

Il s’agit d’apprendre à leur faire une place sans leur donner tout le pouvoir.

Une émotion accueillie n’est pas une émotion qui commande.

Une raison qui écoute n’est pas une raison qui renonce.

 

La véritable Liberté commence précisément là : lorsque nous pouvons ressentir pleinement, comprendre lucidement et choisir consciemment.

Catherine

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